
SUZANNE PRESTON BLIER - ART BRUTAL — LA PUISSANCE ESTHÉTIQUE DU BOCIO DANS L’ART VAUDOU DES CÔTES DU BÉNIN ET DU TOGO
D’un point de vue psychologique, ces œuvres sont liées aux épreuves et aux peurs engendrées par le monde dans lequel nous vivons, un monde plein de contingences et d’événements appartenant à l’inconnu. Ces œuvres sont l’expression de toute la gamme des émotions auxquelles sont confrontés les êtres humains, quels que soient leur statut, leur niveau de richesse ou leur histoire personnelle. Longtemps désignés en Occident par des termes essentiellement péjoratifs – « fétiche », « idole », « gris-gris », « marmouset », « magot », « diable » –, les bocio sont associés à une peur puissante de l’inconnu. Ces objets font appel à la puissance des croyances locales, à savoir de la religion et de la philosophie vaudou, et à l’ensemble des forces divines et spirituelles façonnant cette vision du monde. Au cours de l’histoire, le terme « vaudou » a été traduit par les spécialistes de multiples façons.
Toutefois, selon mes sources, il viendrait de l’expression « se reposer pour puiser de l’eau », des verbes Fon vo, « se reposer », et dun, « puiser de l’eau », signifiant qu’il est nécessaire de rester calme quelles que soient les difficultés auxquelles chacun peut être confronté1. Selon la philosophie vaudou, la vie est semblable à un bassin que les êtres humains découvrent dans le monde où ils sont nés. Patience et calme sont nécessaires si nous voulons tirer efficacement l’eau du bassin qui détermine notre vie, si nous voulons mener une existence qui nous comble. Au lieu de traverser la vie dans la précipitation, il nous incombe de garder notre sang-froid et de prendre le temps de « respirer ».
À l’image de la coutume locale impliquant que les femmes s’assoient chaque jour tranquillement au bord de la source ou de la rivière avant d’en puiser de l’eau, la croyance vaudou encourage à prendre le temps de la réflexion. Comme la figure humaine, debout et sereine, qui sert de base et de partie centrale au bocio, souvent entourée d’éléments dotés de pouvoirs, l’être humain est encouragé par les traditions du bocio et du vaudou à puiser dans sa force et sa sérénité intérieures à mesure qu’il avance dans la vie.
La philosophie vaudou peut ainsi s’adresser à chacun d’entre nous.
Plus généralement, ces œuvres suscitent l’intérêt par les questions esthétiques qu’elles soulèvent et par la manière dont elles ont été créées. Dans l’histoire de l’art, certains artistes ont délibérément dissimulé leur processus de création tandis que d’autres ont donné à voir celui-ci. Les artistes du bocio appartiennent à cette deuxième catégorie. Ils confèrent à leurs œuvres une énergie brute et une dimension visuelle prépondérante, caractéristiques majeures qui viennent s’ajouter à la signification générale de l’objet. Le bocio est également un art collectif, produit non seulement par le sculpteur, mais aussi par les autres personnes participant au processus de création et par l’utilisateur lui-même. Un rapport intime s’établit nécessairement entre l’utilisateur, les divers artistes et les « activateurs » du bocio, rapport accentué par le risque (assumé) qui est encouru lors de la création de tels objets et de l’activation de leurs pouvoirs.
La question de la perception de la sculpture par celui qui la regarde est aussi complexe. Le rapport entretenu avec un objet donné varie selon l’utilisateur, en fonction de la relation individuelle qu’il établit avec celui-ci et de la diversité des problèmes à résoudre.
Certaines sculptures offrent un véritable sentiment de sécurité et de calme face à un danger réel ou potentiel ; d’autres sont associées à la peur, à l’inquiétude et au mystère – le pouvoir de leur esthétique brute provoquant des réactions d’étonnement et de recul –, notions exacerbées par la fonction même de l’objet.
1 Suzanne Preston Blier, African Vodun. Art, Psychology, and Power, University of Chicago Press, Chicago, 1995, p. 39 à 40

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